BON SANG ! MAIS POURQUOI VEULENT-ILS TELLEMENT CES TOURS ?

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Article coécrit avec Denis Dessus, Architecte.

Article paru

. dans le journal Le Monde

. dans le journal AGORAVOX (1 million de lecteurs uniques par mois)

. dans la revue LE MONITEUR

. dans la revue d'architecture Cyberarchi

. dans le journal LE MANIFESTE POUR LES VILLES

. dans le journal Rue89

. dans YAHOO Actualités


Parce qu'enfin toutes les études montrent que les gens n'en veulent pas ! Ils se sentent mal dedans et les trouvent vilaines. Elles ne plaisent pas, font immanquablement chuter tous les politiques qui les réclament et pourtant leur pouvoir d'attraction est d'une telle force que nos élus les plus soucieux de leur audience oublient subitement toute prudence électorale en face d'elles et s'obstinent à les vouloir ! Comme c'est étrange, si nous regardions cela ?

On reprochera avec raison aux grands groupes financiers, aux villes et pays en plein boum de vouloir démontrer avec ces tours leur opulence et leur leadership par cette symbolique un peu primaire. Mais après tout pourquoi pas ? Le joie de viser haut peut être sport. Versailles était aussi une affirmation de puissance et nous vibrons toujours de son incroyable majesté. Il vaut mieux ça que de faire la guerre. Il n'y a donc, à priori, pas d'incompatibilité entre force et beauté, même si, c'est certain, leur conjonction en vertical, est rare.

Ne nions pas notre plaisir. Il faut aborder ces montagnes artificielles en tant que telles, jouir de ce qu’elles offrent, des magnifiques vues depuis les sommets sur un spectacle perpétuellement changeant, comme celui du haut d'une falaise vertigineuse. Le somptueux paysage de la ville, de ses lumières, de la météo sur des perspectives ouvertes par un immense horizon, n'est jamais lassant. Que le sommet de l’Empire State ait été si souvent utilisé au cinéma en démontre l’attrait romantique. Le public est attiré par le spectacle de la ville comme le démontre les millions de visiteurs de la tour Eiffel et des sommets des plus grandes tours du monde.

L’évolution des techniques, les nouveaux béton haute performance, les capacités de modélisation et de calcul permettent aujourd’hui une explosion des formes et une surenchère dans la hauteur avec des projets dépassant le kilomètre. Si se multiplient maintenant les oeuvres kitch ou carrément gag, selon la profondeur culturelle du couple promoteur-architecte, quelques unes sont pourtant poétiques et esthétiques, il était temps.

Le rapport au sol est souvent déplorable et constitue la première carence urbanistique constatée. Si on entre dans les tours de Manhattan aussi facilement que dans un bâtiment haussmanien parisien, cela est bien plus compliqué avec les tours de la Défense à Paris qui n’ont pas su régler les stationnement en sous-sol et les flux automobiles et piétons. Le discours sur la densité est également à modérer. Il relève de l’alibi quand on le compare avec la structure urbaine traditionnelle de Paris intramuros où rien ne justifie réellement de telles constructions hormis les considérations symboliques évoquées. Autre critique, l’absence de prise en compte des caractéristiques locales, environnementales ou socioculturelles. La même tour est construite aujourd’hui à Miami, à Moscou ou à Séoul, et si tout le monde sait ce qu'est "un immeuble parisien" ou "une maison chinoise", personne ne peut distinguer un "gratte-ciel canadien" d'un "gratte-ciel japonais". Mais il y a plus grave, bien plus grave.

Le symbole. La tour de bureaux est une catastrophe symbolique. Les architectes ne s'intéressent plus à ces choses-là, mais la grande hauteur dans une ville est l'emblème, le témoignage inoubliable de notre société toute entière. Autrefois l'église résumait la ville par son clocher. Entourée des maisons de mêmes matériaux qu'elle et les dépassant, elle était comme un berger habillé de laine et protégeant ses moutons. Magnifique image ! La verticale urbaine était l'expression construite de la foi de tout un peuple, de ce en quoi il croyait et qu'il plaçait au-dessus de tout. Les mosquées et leurs minarets dans le skyline des villes musulmanes affirmaient merveilleusement la même chose. Puis nous avons perdu notre confiance en Dieu et nous sommes tournés vers la Technologie: la Tour Eiffel a alors été construite de la sorte pour proclamer au monde l'excellence de notre savoir-faire technique. Et aujourd'hui ? Aujourd'hui que voulons-nous raconter par l'élévation dans le ciel d'un empilement de bureaux occupé par des sociétés commerciales et privées ? Notre admiration de l'argent ? Notre amour du marché ? Comme il est dommage que notre société se réduise maintenant à un tel devenir ! Vraiment, avant de produire des tours, avant de s'occuper de leur esthétique et de leur consommation, entendons-nous d'abord sur un "projet de civilisation" qui nous transporterait tous. Voilà qui serait sage et glorieux car sans cela, nos gratte-ciels jusqu'aux plus talentueux ne peuvent pas cacher l'accablant vide de notre époque comme ils nous le montrent déjà assez, et de loin. Vous nous avez compris, nous avons urgemment besoin d'un Grenelle National de l'Architecture. Un colloque ouvert à tous où l'on n'y parle surtout pas d'architecture quelle horreur, mais d'abord de nos vies à vivre (way of life). La belle architecture suivra, forcément.

Denis Dessus, Isabelle Coste, David Orbach architectes

3 commentaires. Pour commentez cliquer ici .:

Détails a dit…

Quelques réactions en vrac…

« Versailles était aussi une affirmation de puissance et nous vibrons toujours de son incroyable majesté. »
Oui, mais Versailles était et reste unique, on ne trouve pas la « même » dans tous les pays du monde.

« Le public est attiré par le spectacle de la ville comme le démontre les millions de visiteurs de la tour Eiffel et des sommets des plus grandes tours du monde. »
Oui, mais ce qui concerne les tours d’habitation, cela concerne seulement ses habitants et pas le public. A moins de penser et construire des tours ouvertes au public, le dernier étage qui deviendrait un endroit touristique ou un lieu de passage original et pas que pour les habitants de l’immeuble…

« Autre critique, l’absence de prise en compte des caractéristiques locales, environnementales ou socioculturelles. »
Vous voulez dire qu’il faut créer toute une lignée de tours avec une connotation locale suivant chaque région du monde ? Ce serait un travail de titan et c’est beaucoup plus facile de faire une qui est « mobile » et qu’on pourrait construire de Dubaï à Moscou.:-)

« Et aujourd'hui ? Aujourd'hui que voulons-nous raconter par l'élévation dans le ciel d'un empilement de bureaux occupée par des sociétés commerciales et privées ? Notre admiration de l'argent ? »
Aujourd’hui certains pays ont une grande densité de population à loger, comme c’était le cas à l’époque à Chicago, ils voient ça comme une solution c’est le cas du Japon, de la Chine, de la plupart des pays asiatiques d’ailleurs. Mais il n’y a pas que ça, certains essayent d’étudier la tour comme une solution d’avenir pour réduire l’étalement des constructions de la ville vers la campagne environnante. Une tour qui contiendrait en même temps des espaces publics, qui deviendrait une ville dans la ville mais qui peut être n’augmenterait pas les relations humaines ni compenserait les places publiques d’autrefois. Chaque époque a ses besoins et ses goûts et sa manière de penser…

David Orbach a dit…

Détails a bien parlé. :-)

AkoZ a dit…

Enfin le débat va s'ouvrir, tant mieux !
Quand les "meilleurs" architectes du monde prétendent sous la coupe politique pouvoir transformer Paris en un immense champ de collections d'architectures insolites ...
Non, c'est une consultation de très bons architectes. Mais aujourd'hui, nous serions plutôt dans le collaboratif et l'ouverture si ce n'est la transparence, surtout pour l'impact immense que cela pourrait avoir...
Mais la façon même du concours va déformer tout cela en des solutions personnelles et subjectives...

Certains disent que les architectes ne sont aujourd'hui que des experts qui font eux mêmes partis du public: la décision doit devenir collective: voyez l'article : Recombinant Urbanism: Conceptual Modeling in Architecture, Urban Design, and City Theory : http://architecturelab.net/2008/06/02/l'architecte est entrain d'être dévoyé par cette consultation en un antique "haussman like", qui, oui a permis de créer la jolie maquette de façades de Paris,... mais non, c'est une solution passéiste et radicale de l'urbannnniste ô_ô ... aussi.
Enfin, il existe toujours d'autres solutions...
J'avais avancé l'idée de la sur-ville, qui est aussi en amont de la création d'une architecture sociétale: car oui, pour répondre à du soutenable, la densité est un facteur très important, mais hélas et comme dans le dvpt durable actuel, nous voyons s'y précipiter les corbeaux kapitalistes...
L'idée d'une ville qui préserve la ville en-dessous, est donc son ensoleillement et son historique: pour simplifier, pouvoir dégager des espaces publics non dévolus aux flux urbains, ils faut mettre en altitude et ouvrir la ville.
Je ne parle pas de tour de 270m de haut, qui sont de vrais "phares/totem" (normalement), mais bien d'une hauteur raisonable, où effectivement des parcs publics, mais surtout des lieux d'Occupations Publiques y seront déposés. L'altitude permet aussi de rendre visible la poésie de la croissance organique, telle des arbres d'humanités.
Ce que sont les tours actuelles ?:
des gestes protubérants jetés comme le consumérisme à la figure de tous comme des marteaux sur des étagères, nous menaceraient de chuter si nous n'y adhérons pas !
La puissance écrasante de ces monstres est d'abord une puissance culturelle de l'asservissement et de l'exploitation !
Alors que l'altitude peut être un choix de cohérence environnementale, de proximité durable et d'interventions pratiques ouvertes sur plusieurs territoires... les monstres actuels s'accablent sur des parcelles microscopiques comme des verrues, indépendantes, rivalisantes, elles ne veulent pas partager, elles sont, oui des symboles de la société de quelques uns, exultant de leur richesse historique et oligarchique.
La ville peut devenir Sur-ville mais c'est en utilisant les notions d'open-democracy, de ressources partagées et de neutralité, si ce n'est d'être des solutions d'architectures sociétales...
à+

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